Agosto 1914

The social dynamics of French mobilization of August 1914

Frederic Rousseau

La mobilisation française d’août 1914 comme scène sociale

Comment les Français sont entrés dans la guerre, tel est le titre d’un ouvrage qui a durablement marqué l’historiographie française de la Grande Guerre. Sa thèse centrale, tout en remettant en cause le mythe d’un départ enthousiaste, « la fleur au fusil », met l’accent sur la profondeur du sentiment patriotique. Quatre décennies plus tard, cette explication paraît quelque peu simpliste et doit être fortement nuancée.

Fait incontestable : la mobilisation des troupes françaises  connaît un franc succès. Alors que l’état-major tablait sur un taux d’insoumission de 13%, celui-ci fut en réalité inférieur à 1%, et encore, dans la plupart des cas s’agissait-il d’hommes ne pouvant rejoindre dans les délais pour cause d’éloignement géographique. Soulignons à ce propos que partout, jusqu’en Russie profonde, les mobilisations militaires ont été, globalement, des réussites. L’État français réussit quant à lui à mobiliser, à équiper et à transporter sur le front plus de deux millions d’hommes. Si l’on peut saluer l’exploit logistique et stratégique, il semble néanmoins difficile de réduire celui-ci au seul patriotisme des mobilisés et de leurs familles. Peut-on déduire les pensées et les sentiments des acteurs sociaux du simple enregistrement surplombant des comportements collectifs ?

Pour répondre, il est nécessaire de réaffirmer en premier lieu qu’il n’y a pas de raison de douter de l’existence du sentiment national : comme tout un chacun, mais selon des niveaux d’intensité fort divers, tous les Français éprouvent un certain degré d’attachement à leur pays, à leur patrie. Et bien que l’historien ne dispose d’aucun moyen de mesurer l’intensité de ce sentiment, on peut effectivement considérer que le patriotisme constitue un élément d’explication. Peuvent d’ailleurs être évoqués, en autres, les effets intégrateurs de l’école républicaine, de la presse de masse, de la conscription obligatoire et universelle ; s’y ajoutent le choc émotionnel provoqué par l’annonce de l’invasion du pays et la croyance en une guerre courte. Tout ceci est exact mais ignore les ressorts proprement sociaux et politiques qui animent toute société. Si l’on veut comprendre pourquoi les hommes partent et pourquoi les femmes les laissent partir, bien d’autres facteurs sont à relever. La sociologie des interactions et la microsociologie notamment, peuvent nous aider dans cette démarche, à condition d’aborder la séquence de la mobilisation générale comme une scène sociale sur laquelle les différents acteurs sont en présence, agissent et interagissent selon les normes régissant la société. L’analyse des témoignages permet d’observer précisément ce qui se passe sur cette scène sociale inédite.

Avant tout, l’annonce de la mobilisation générale est une expérience publique, collective et avec quelques nuances selon les lieux, relativement soudaine. De facto plus exposés aux informations distillées par la presse, les citadins ont pu dans les derniers jours de juillet repérer les indices d’une tension croissante de la situation internationale, notamment les préparatifs des régiments d’active, les rappels des réservistes et des permissionnaires, prémisses à leur mouvement anticipé. Dans les campagnes alors occupées aux grands travaux estivaux, la terrible nouvelle transmise par les tocsins des églises pétrifie la population. Mais partout, c’est tous ensemble, c’est-à-dire les uns avec les autres, mais plus encore, les uns devant les autres, que les hommes comme les femmes, les parents comme les enfants, sont touchés et affectés par l’annonce. Aussitôt, dans un contexte émotionnel intense ne laissant aucun espace de délibération personnelle, chacun se voit contraint de réagir sous les yeux de ses proches. En quelques instants seulement, chaque homme doit faire ce qu’il pense que chacun et chacune attend de lui, compte tenu de son statut social, de son âge, de son sexe. Or, au moment où tout le monde est saisi par cet événement hors norme, inédit, où tout le monde endosse les habits des courageux défenseurs de la patrie proclamée en danger, quelle autre figure montrer à sa femme, à ses parents, à ses voisins et à ses concitoyens que celle du brave soldat dévoué à sa patrie ? En fait, pour les millions de gens ordinaires qui savent n’avoir aucune prise sur les événements, aller à la guerre ou n’y pas aller, est une question qui ne se pose pas. Partir ne relève aucunement d’une décision individuelle. Les départs s’effectuent sous l’affectueuse pression exercée par les différents entourages. Cela génère un faisceau de contraintes et de devoirs à l’égard de ses proches et connaissances, bien sûr, mais aussi de soi-même : quand sonne l’heure, il s’agit de « faire son devoir » d’homme viril et de citoyen valeureux ; faire montre d’une attitude qui déshonorerait sa communauté ou sa lignée est tout simplement inenvisageable. Le caractère impérieux et incontournable de l’ordre de mobilisation est en outre renforcé par le maillage disciplinaire que les autorités déploient aux lieux stratégiques de la mobilisation grâce à leurs nombreux relais locaux que sont les municipalités, la gendarmerie, l’armée, ainsi que les instituteurs, les prêtres et les pasteurs, les notables. Enfin, l’appel à la mobilisation est assorti de menaces de graves sanctions à l’égard de tout réfractaire éventuel. Ces différents éléments n’épuisent certainement pas le sujet mais suffisent à remettre en cause la thèse mono-causale et  fallacieuse du consentement patriotique.

Bibliographie

Jean-Jacques Becker, 1914 : Comment les Français sont entrés dans la guerre, contribution à l’étude de l’opinion publique, printemps-été 1914, Paris, Presses de la fondation Nationale des Sciences Politiques, 1977.

Yves Pourcher, « Les clichés de la Grande Guerre : entre histoire et fiction », in Jules Maurin, Jean-Charles Jauffret (dir.), La Grande guerre 1914-1918, 80 ans d’historiographie et de représentations, Montpellier, Université Paul Valéry/ESID, 2002, p. 365-392.

Jules Maurin, Armée, guerre, société. Soldats languedociens (1889-1919), Paris, Publications de la Sorbonne, 2013 (1982), préface d’André Loez et Nicolas Offenstadt.

The social dynamics of French mobilization of August 1914

Comment les Français sont entrés dans la guerre (How the French entered the war) is the title of a work that has long influenced French historical accounts of the Great War. The central thesis, focussed on the myth of an enthusiastic departure, “with flowers in the barrels of the guns,” places emphasis on the depth of patriotic sentiment. In retrospect, four decades later, this approach was excessively simplistic, requiring serious revision.

The success of French mobilization is indisputable. The Chief of Staff of the French Army calculated a rate of 13% of draft dodgers; however, in reality, it was less than 1%. In most cases, these were men who, being far from the recruiting zones, had not yet been able to reach them. Everywhere, even in remote Russia, the military mobilization was generally successful. For its part, the French state managed to mobilize, equip and transport more than two million men to the front. We can recognize the prodigious logistical and strategic effort; meanwhile, we must not reduce all that only to the patriotism of mobilized soldiers and their families. Can we reconstruct and infer the thoughts and feelings of social actors based on a regimentation of collective behaviour imposed from above?

To answer this, we must reaffirm, first, that there is no reason to doubt the existence of a nationalist sentiment. The French, like any others, but with very different levels of intensity, have a sense of attachment to their homeland, to their own land. And although the historian has no way of measuring the intensity of this feeling, patriotism certainly constitutes an element of explanation. We should also mention the effects of the republican school on this integration, the development of mass media and universal compulsory conscription. The emotional shock of the invasion news and the general conviction that the war would end quickly constitute additional factors. All of this is true, but ignores the real social and political impulses that guide society. If we wish to understand the reasons why men left for the front and women allowed them to go, many other factors must be analysed. The sociology of interactions, and microsociology in particular, can help us in this process of addressing general mobilization as a social scenario in which different actors participate, act and interact according to the principles that govern society. The analysis of testimonies reveals exactly what happens in this unusual social scenario.

The announcement of general mobilization was also a public and collective experience and, with some exceptions based on location, relatively unexpected. In the last days of July, city-dwellers were able to identify signs of increasing international tension from the news provided to them by the media, including the preparations of active regiments and the recalls of reservists and those on leave as a precursor to their effective deployment. In the countryside, then busy with intense summer work, the terrible news announced by the tolling of the church bells shook the population. Men and women, parents and children everywhere, all together, “one next to the other”, “one in front of the other”, were struck by the announcement. Immediately, in an intense emotional context that left no space for personal points of view, everyone was forced to react under the eyes of their own families. Very soon, every man would have to accomplish what he thought everyone expected of him, based on his social status, age and sex. From the moment when a man becomes involved into this extraordinary unprecedented event requiring that everyone assumes the role of courageous defender of the homeland, proclaimed in danger by everyone, what other image of oneself must he show to his wife, parents, neighbours and fellow citizens if not that of the brave soldier ready to sacrifice himself for his country? For millions of common people, who knew they had no control over the events in course, "going to war or not going" was not a question. The decision to enlist and leave did not represent in any way an individual decision.

Departures took place in the context of "emotional pressure" exercised in different environments and social circles. This triggered not only a series of limits and duties regarding their loved ones and peers, but also themselves. When the time comes, one must "do his duty" as a virile man and courageous citizen. Having an attitude that would dishonour their community or their lineage was simply inconceivable. The imperious and inevitable nature of the mobilization order was also reinforced by a dense disciplinary network established by the authorities in strategic locations of the mobilization. This network was formed of the many peripheral authorities available, such as the municipality, police, army, teachers, companies, preachers, and local authorities. The mobilization took place under the threat of serious sanctions intended to prevent and punish any resistance to the call to arms. These arguments are certainly not exhaustive, but are sufficient to question the monocausal and incomplete thesis of patriotic consensus.

Bibliography

Jean-Jacques Becker, 1914: Comment les Français sont entrés dans la guerre, contribution à l’étude de l’opinion publique, printemps-été 1914, Paris, Presses de la fondation Nationale des Sciences Politiques, 1977.
Yves Pourcher, «Les clichés de la Grande Guerre: entre histoire et fiction», in Jules Maurin, Jean-Charles Jauffret (dir.), La Grande guerre 1914-1918, 80 ans d’historiographie et de représentations, Montpellier, Université Paul Valéry/ESID, 2002, p. 365-392.
Jules Maurin, Armée, guerre, société. Soldats languedociens (1889-1919), Paris, Publications de la Sorbonne, 2013 (1982), préface d’André Loez et Nicolas Offenstadt.

Le dinamiche sociali della mobilitazione francese dell'agosto 1914
 

Comment les Français sont entrés dans la guerre, questo è il titolo di un'opera che per lungo tempo ha influenzato la storiografia francese sulla Grande Guerra. La tesi centrale, tutta incentrata sul mito di una partenza entusiastica, "con i fiori nelle canne dei fucili", pone l'accento sulla profondità del sentimento patriottico. Quattro decenni più tardi tale approccio risulta essere eccessivamente semplicistico, rendendo necessaria una profonda revisione.

Un fatto certamente incontestabile è che la mobilitazione delle truppe francesi conobbe un netto successo. Lo stato maggiore calcolò un tasso di renitenza alla leva del 13% tuttavia, nella realtà, esso fu inferiore all'1% e nella maggior parte dei casi si trattava di uomini che, trovandosi distanti dai distretti di leva, non avevano ancora potuto raggiungerli. A questo proposito va sottolineato che ovunque, persino nella remota Russia, la mobilitazione militare ebbe generalmente successo. Da parte sua lo stato francese riuscì a mobilitare, equipaggiare e trasportare al fronte più di due milioni di uomini. Possiamo riconoscere la prodezza dello sforzo logistico e strategico, tuttavia, al contempo, non dobbiamo ridurre tutto ciò al solo patriottismo dei mobilitati e delle loro famiglie. Siamo in grado di ricostruire e dedurre i pensieri e i sentimenti degli attori sociali, sulla base di una irreggimentazione, calata dall'alto, dei comportamenti collettivi?

Per rispondere è necessario innanzitutto riaffermare, in primo luogo, che non c'è ragione di dubitare dell'esistenza di un sentimento nazionale: come chiunque altro, ma secondo livelli di intensità molto diversi, tutti i francesi provano un senso di attaccamento alla propria patria, alla propria terra. E sebbene lo storico non abbia modo di misurare l'intensità di questo sentimento, si può ritenere che il patriottismo costituisca un elemento di spiegazione. Possono anche essere ricordati, tra gli altri, gli effetti della scuola repubblicana sull'integrazione, lo sviluppo della stampa di massa, la coscrizione obbligatoria e universale; ad essi si aggiungano poi lo shock emotivo dell'annuncio dell'invasione del paese e il convincimento generale di una guerra di breve durata. Tutto questo è vero, ma ignora i reali impulsi sociali e politici che guidano ogni società. Se si vogliono comprendere i motivi per cui gli uomini partirono per il fronte e le donne li lasciarono andare, molti altri fattori devono essere rilevati. La sociologia delle interazioni e la microsociologia in particolare ci possono aiutare in questo processo, a condizione di affacciarsi al processo di mobilitazione generale come uno scenario sociale in cui diversi attori partecipano, agiscono e interagiscono secondo i principi che governano la società. L'analisi delle testimonianze permette di osservare esattamente ciò che accade in questo inedito scenario sociale.

Innanzitutto, l'annuncio della mobilitazione generale è un'esperienza pubblica e collettiva e, pur con alcune differenze a seconda del luogo, relativamente improvvisa. Di fatto, negli ultimi giorni di luglio i cittadini hanno potuto identificare, dalle informazioni fornite loro dalla stampa, segni di crescente tensione nella situazione internazionale, compresi i preparativi dei reggimenti in servizio attivo, il richiamo dei riservisti e dei congedati come premessa ad un loro impiego effettivo. Nelle campagne allora occupate nei grandi lavori estivi la terribile notizia, annunciata dal suono delle campane delle chiese, ha scioccato la popolazione. Tuttavia ovunque, tutti insieme, vale a dire “l'uno con l'altro”, ma soprattutto, “l'uno di fronte all'altro”, come gli uomini e le donne, i genitori e i figli, sono colpiti dall'annuncio. Immediatamente, in un contesto emotivo intenso che non lascia spazio al punto di vista personale, ognuno è costretti a reagire sotto gli occhi delle proprie famiglie. In un lasso di tempo limitato, ogni uomo deve compiere ciò che pensa che tutti si aspettino da lui, in base al proprio status sociale, età e sesso. E dal momento in cui tutti sono in preda al precipitare di questo straordinario evento senza precedenti, dove ognuno assume il ruolo del coraggioso difensore della patria, da tutti proclamata in pericolo, quale altra immagine di sé stesso egli deve mostrare alla moglie, ai genitori, ai suoi vicini e ai cittadini se non quella del soldato coraggioso pronto a sacrificarsi per il suo paese? In effetti, per i milioni di persone comuni, che sanno non avere nessun controllo sugli avvenimenti in corso, "andare alla guerra o non andarci" è un interrogativo che non viene posto a priori. La decisione di arruolarsi e partire non rappresenta in alcun modo di una decisione individuale.

Le partenze avvengono nell'ambito di una serie di "amorevoli pressioni" esercitate da differenti ambienti e cerchie sociali. Ciò innesca non solo una serie di costrizioni e doveri nei confronti dei propri cari e conoscenti, bensì anche di sé stessi: quando suona l'ora, occorre "fare il proprio dovere" di uomo virile e di cittadino valoroso; mostrare un atteggiamento che disonorerebbe la sua comunità o il suo lignaggio è semplicemente inconcepibile. Il carattere imperioso e inevitabile dell'ordine di mobilitazione è inoltre rinforzata dalla fitta maglia disciplinare che le autorità dispiegano nei luoghi strategici della mobilitazione, grazie alle numerose autorità periferiche di cui dispongono quali le municipalità, la gendarmeria, l'esercito, così come gli insegnanti, i preti di campagna e città e i notabili locali. Infine, la mobilitazione si svolge dietro la minaccia di gravi sanzioni volte a prevenire e punire qualsiasi eventuale resistenza alla chiamata alle armi. Questa serie di elementi non esauriscono certamente l'argomento ma sono sufficienti a rimettere in causa la tesi mono-causale e lacunosa del consenso patriottico.

Bibliografia

Jean-Jacques Becker, 1914: Comment les Français sont entrés dans la guerre, contribution à l’étude de l’opinion publique, printemps-été 1914, Paris, Presses de la fondation Nationale des Sciences Politiques, 1977.

Yves Pourcher, «Les clichés de la Grande Guerre: entre histoire et fiction», in Jules Maurin, Jean-Charles Jauffret (dir.), La Grande guerre 1914-1918, 80 ans d’historiographie et de représentations, Montpellier, Université Paul Valéry/ESID, 2002, p. 365-392.

Jules Maurin, Armée, guerre, société. Soldats languedociens (1889-1919), Paris, Publications de la Sorbonne, 2013 (1982), préface d’André Loez et Nicolas Offenstadt.